Témoignage de Georges, 29 ans
Publié en janvier 2002

J'ai 29 ans, des poils sur le menton et encore toutes mes dents. Ah oui, et je vis en Belgique.

J'ai fait la connaissance des acouphènes il y a 9 ans. A cette époque, je voulais devenir guitariste. Mon premier acouphène m'est venu assez rapidement, je crois que c'etait à la deuxième ou troisième répétition de mon premier groupe. Un micro trop près d'un baffle et hop un beau larsen : acouphène oreille droite. Je ne me suis pas inquièté dans l'immédiat, les sifflements disparaissaient toujours après quelques heures... Mais celui-là a élu domicile définitivement ! Ca ne me dérangeait pas trop car il était de très faible intensité, je n'y ai donc plus prêté attention. Je précise que dans le milieu du rock il est tout à fait courant d'avoir les oreilles "deglinguées" si je puis dire.

J'ai continué à pratiquer mon instrument favori, ne vivant que pour la musique. Evidemment, en plus de répétitions hebdomadaires, j'allais voir des concerts, je sortais beaucoup dans les boîtes rock, etc. Petit à petit, l'acouphène s'est amplifié. Et vous le devinez, il a très vite vu s'installer un voisin en face. Donc me voila a 21 ans avec mes amies cocotte minute qui me tiennent compagnie jour et nuit.

Là je me dis, bon cette fois mes oreilles sont "rôdées", je n'ai plus rien à craindre, ça ne pourra pas être pire. Et puis de toutes façons, ça ne m'empêchera pas de continuer à faire ce que j'aime. Erreur !!!

Un an plus tard, je continuais toujours à mener cette vie de hmm... rocker. Jusqu'au jour où je vais voir un concert où le son est vraiment fort. Je vois des musiciens pros qui assistaient au concert sortir de la salle, ça aurait du me mettre la puce a l'oreille (sic). Le lendemain, je me réveille avec des acouphènes n'ayant pas changés, par contre je ne supporte plus certains sons. Je fais donc connaissance avec l'hyperacousie. Après 2 jours, voyant que ça ne passe pas, je prends rendez-vous chez un ORL Il me fait passer un audiogramme et me préscrit du Nootropyl. "Votre audition est dejà abîmée" me dit-il, "vous devriez faire attention".

Je me décide donc à porter des bouchons pendant les répétitions, je ne vais plus voir de concerts. Après six mois, mon hyperacousie a fortement diminué, les sifflements ont peu changé. Je recommence donc à aller voir des concerts, toujours protégé évidemment. Durant cette première période, mes acouphènes m'ont peu gêné. J'ai un caractère solide, ce ne sont pas deux misérables sifflements qui vont me gâcher la vie. Bref, je recommence à sortir normalement mais en faisant attention. Le problème avec les acouphènes c'est qu'il suffit d'une seule erreur pour que tout s'écroule...

Au nouvel an, je reste un peu trop longtemps près d'une enceinte qui ma foi n'allait pas bien fort. Un volume suffisant pour aider les gens à parler, si vous voyez ce que je veux dire.
Résultat, le lendemain, les acouphènes ont augmenté. Je vais donc à l'hopital, l'ORL que je rencontre, me demande ce que j'ai déjà essayé comme traitements.
Nootropyl docteur ! c'est tout. "Bon, il n'y a rien à faire mais je vais quand même tenter un médicament contre les crises d'épilepsie, dans certains cas ça marche" me dit-il. Va donc pour ce nouveau traitement. Etrange après deux ou trois jours, mes acouphenès baissent. Je me dis, cette fois c'est la bonne !

Plein d'espoir, je prends une décision importante. Je ne jouerai plus en groupe. Je vais installer un home studio. Je commence donc a m'équiper, je ne fréquente plus la musique live, je fais attention, je porte des protections en cas de doute. Mes acouphènes diminuent, mon hyperacousie devient négligeable. Je ressens donc une nette amélioration. Mes goûts musicaux changent, j'apprécie une musique plus douce, de meilleure qualité... Je crois que j'ai vecu là ma meilleure année "d'acouphéniste".

Bien sûr la vie est toujours prête à vous faire des suprises. Aux alentours de mes 24 ans, un de mes amis se suicide. Choc émotionnel inévitable, je sombre de longues semaines dans les tourments de la misère humaine. Je commence à traîner dans les bars, je me saoûle fréquemment et je commence à fumer.
Après 2 mois, j'arrive à refaire surface. Mon état s'est sensiblement dégradé. Mes acouphènes sont bien présents à nouveau mais je tiens bon.

Je reprends ma vie mais une nouvelle donne entre en jeu. Cette fois, je dois bien constater qu'il ne m'est plus possible de jouer de la musique. Je me dégote donc un job dans une imprimerie digitale. Entouré toute la journée du doux ronronnement de gros copieurs, je parviens à trouver une vie stable.
Le weekend je sors avec quelques amis, toujours dans les deux même bars. Dans l'un, la musique est raisonnable, dans l'autre elle est douce et calme. J'ai passé 3 années ainsi.
Content de mon boulot, de mes sorties. J'aimais mon travail, je rencontrais beaucoup de monde. Je rentrais dans la vie adulte. Mes acouphènes étaient supportables.

Arrivé décembre 2000, je vais voir un concert. Le volume est raisonnable, je m'amuse, je bois quelques verres de bière (je suis Belge =)). Le lendemain, tout va bien.
Ce n'est que deux jours plus tard que ça a commencé. Je me réveille avec des sifflements violents, je n'y crois d'abord pas. Je ne pensais pas qu'ils puissent atteindre ce niveau !
Je prends immédiatement un rendez-vous à l'hôpital. Je tombe sur la "spécialiste" es acouphène. Elle me fait passer un nouvel audiogramme et constate les dégâts. J'ai une solide baisse dans les aigus. Elle me fait passer une PEA qui ne révèlera rien d'anormal. Je constate à ce moment là que mes oreilles sont "marquées" par certains sons. Par exemple, un moustique vole dans la piece, je l'écrase mais je l'entends toujours voler 5 minutes après !!!
Ce médecin voyant que j'étais à bout, me prescrit des somnifères légers. Elle me fait retenter le Nootropyl. J'accepte en déséspoir de cause. Je reprends le boulot péniblement mais je tiens le coup grâce aux somnifères.

Deux semaines plus tard, ma mère rentre à l'hôpital. Cancer du colon ! L'opération se passe très bien, les visites me sont extrêmement pénibles mais je vais la voir tous les jours. Je commence à fouiller un peu sur le Net et je découvre France Acouphènes.
Tous les messages que je lis me réconfortent quelque peu car je sais que je ne suis pas le seul mais je constate surtout que j'ai commis bien des erreurs.
Ma mère commence sa chimio, pendant ce temps je perds mon job, l'entreprise fait faillite. Je souffle un grand coup, j'essaie de garder le moral...

Mes acouphènes sont devenus un handicap, ils ne sont plus une gêne.

Au mois de mars, j'aide un ami à emballer du matériel. J'utilise un gros rouleau de papier collant... Je rentre chez moi le soir, je m'installe, après une heure je sens mes acouphènes devenir réellement violents. Je panique, je vais chez ma mère. Je dors chez elle, ne voulant pas rester seul.
Au matin, je me lève hébété, hagard, ce que j'entends est indescriptible. Ce ne sont plus des sifflements, cela englobe une quantité de fréquences aiguës indéfinissables. Je regarde ma mère et je me mets à pleurer. Je m'allonge sur le divan, un mot revient sans cesse : suicide. Je ne percevais plus aucune voie vers l'extérieur. Il n'y avait plus que les acouphènes.

Ma mère a immédiatement fait venir un médecin qui m'a mis directement sous antidépresseur. Je suis resté dans cet état pendant 15 jours. Impossible pour moi de faire quoi que ce soit. Les antidépresseurs m'ont fait beaucoup dormir. Dès que j'ouvrais les yeux, je pensais au suicide. Evidemment ce n'était pas facile pour ma mère non plus, elle était encore en pleine chimiothérapie. Au bout de 15 jours donc, je me suis senti mieux. Les acouphènes étaient redevenus supportables grâce aux antidepresseurs. Je me suis décidé à rentrer chez moi.

Depuis cette crise, je suis sous antidépresseurs. Plus de sortie, plus d'alcool, plus de sport et j'en passe. Je vois beaucoup moins mes amis. J'ai commencé dernièrement à réecouter de la musique, tout doucement. Ces dernières semaines, j'ai retrouvé un bon moral malgré des acouphènes toujours invalidants. J'ai réussi à me débarasser de la paranoïa qui m'avait envahie. Je fuyais chaque bruit...

Une note positive dans tout ça, ces acouphènes m'ont fait comprendre beaucoup de choses. J'ai appris à aimer les miens, certaines choses de la vie qui me passaient au dessus de la tête auparavant, sont devenues claires pour moi à présent. Paradoxalement, j'ai appris à écouter...
Seule la solitude me tourmente encore. Voilà je crois l'étape la plus dure qu'il me reste à franchir.



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