Témoignage de Fabienne
Publié en novembre 2002

J'ai pris connaissance de votre association par l'intermédiaire d'une personne qui a été victime, tout comme moi, de l'explosion de l'usine AZF le 21 septembre 2001, à Toulouse. Comme elle je souffre d'hyperacousie et d'acouphènes et je lui suis très reconnaissante de m'avoir communiqué vos coordonnées.

En ce qui me concerne, ce 21 septembre 2001, je me trouvais sur mon lieu de travail (dans une société de métallurgie) à 300 mètres à vol d'oiseau du point d'impact de l'explosion. J'ai été hospitalisée durant un mois dans une clinique des environs de Toulouse, j'ai subi deux interventions chirurgicales sous anesthésie générale et une troisième opération est prévue, toujours sous anesthésie générale, le 15 janvier 2003.

Je porte en moi de nombreuses séquelles irrémédiables : plus de quarante points de suture sur le coté gauche de mon visage, nerf facial côté gauche sectionné entraînant une paralysie du sourcil gauche, tendons sectionnées à la main gauche, points de suture sur le côté gauche de mon corps (épaule, sein), douleurs cervicales et lombaires, un traumatisme oculaire avec diplopie (dédoublement de la vision) et des problèmes auditifs (hyperacousie et acouphènes) avec perte d'équilibre, migraines.

Il m'a été impossible de suivre une activité professionnelle pendant 6 mois, puis lorsque j'ai pu réussir à reconduire un véhicule et à force de volonté surtout pour mes enfants, mon époux et mon entourage, j'ai repris mon travail à mi-temps thérapeutique pendant 2 mois puis à temps complet en faisant de mon mieux pour poursuivre les soins médicaux et de rééducation. Il va s'en dire, toutefois, que je ne peux plus accomplir toutes les activités quotidiennes et de loisirs que j'effectuais avant cette catastrophe industrielle et psychologiquement je n'arrive pas à l'accepter.

En ce qui concerne mon problème d'hyperacousie et d'acouphènes, je me suis rendue compte, dès les premiers jours qui ont suivi l'explosion de l'usine AZF, que tous les sons étaient amplifiés mais je ne comprenais pas ce qui m'arrivait : l'hyperacousie, je ne connaissais pas, je ne savais pas ce que c'était ! Je ne supportais pas les bruits, je sursautais dès que les infirmières frappaient à la porte de ma chambre. J'avais des maux de tête atroces et le personnel soignant ne comprenait ce qui m'arrivait et n'arrivait pas à me soulager : il m'était impossible de dépasser les doses de calmant prescrites.

De plus, j'entendais des sifflements, des bourdonnements et même il me semblait entendre comme des sirènes de véhicules de police ou d'ambulance mais on me disait que j'étais en état de choc, que c'était tous les bruits que j'avis entendus après l'explosion qui me revenaient inconsciemment. Tout devait rentrer dans l'ordre avec le temps. (Il faut dire que j'ai attendu près de 4 heures à l'Antenne des premiers soins d'urgence et de secours qui s'est constituée au CRIC (près de l'avenue Déodat de Séverac). Je n'ai été évacuée vers l'établissement hospitalier que vers 15 h 30, autant vous dire que j'en ai vu des images atroces de blessés arrivant sur des civières, des mutilés si bien que lorsque les médecins du SAMU se sont occupés de moi, j'étais tellement prostrée dans mon coin que je n'avais plus aucune réaction.)

A la clinique, je me complaisais dans le calme total, pas de télévision, ni radio et compte tenu de mon état, on m'a attribué une chambre seule. Impossible également de lire, je n'arrivais pas à me concentrer et les lignes se chevauchaient du fait de ma diplopie (dédoublement de la vision) que l'on a détecté par la suite. Heureusement, les quelques visites que je recevais me réconfortaient mais tous les sons résonnaient dans ma tête, je me sentais rapidement lasse. Ensuite lorsque j'ai pu me lever, on s'est rendu compte que j'avais perdu la faculté de marcher et je perdais l'équilibre. Je me déplaçais comme un robot, ne sachant plus balancer mes bras à l'inverse des jambes. Pour moi qui effectuais des compétitions de courses à pied régionales, cela était dur à vivre, je ne me reconnaissais plus.

Les différents examens auditifs effectués lors de mon hospitalisation n'ont rien révélé de grave. Le lendemain de l'explosion, l'ORL a réalisé l'exérèse d'un corps étranger du conduit auditif externe gauche et après une micro aspiration, l'otoscopie a éliminé la présence d'une perforation tympanique. Le bilan audio-impédancemétrique a révélé toutefois la présence d'un catarrhe tubaire bilatéral modéré et un traitement par Solupred et Dérinox est réalisé. A ma sortie de clinique, soit un mois après l'explosion de l'usine AZF, le bilan audio-impédancemétrique est normal.

Pourtant, de retour chez moi, je continue à me complaire dans le silence complet. Les moindres bruits continuent à résonner dans ma tête. Les sifflements persistent et il me semble entendre des bourdonnements d'insectes ou de moteurs que mon entourage bien évidemment n'entend pas. Parfois même les stridences s'accompagnent d'une douleur insupportable dans le conduit auditif qu'il m'est impossible de neutraliser même en compensant avec les mains au niveau des oreilles. Je suis toujours sujette à des migraines ainsi qu'à des pertes d'équilibre.

J'attends le début du mois de février 2002 pour retourner voir l'ORL car mon état ne s'améliore pas. L'otoscopie à la fibre optique est normale. Le bilan audio-impédancemétrique ne révèle aucune anomalie. Par contre, le bilan cochléo-vestibulaire met en évidence un vertige bénin paroxystique positionnel et l'ORL effectue une man½uvre libératoire. Du moment que j'entends bien, aucun souci : je ne suis pas sourde comme certaines victimes de cette explosion ! Mes difficultés auditives sont dues à une hyperacousie, point final, on ne peut rien pour mon problème.

Je continue à me confiner chez moi en évitant les bruits. Je n'arrive pas à supporter les personnes qui parlent trop fort, le brouhaha, les lieux bruyants tels que les supermarchés, etc. Fin février 2002, j'accompagne ma fille qui se produit à un spectacle sur le thème du cirque et là c'est l'apothéose : je suis obligée de sortir du chapiteau, je me sens mal, la musique, les tambours, les spectateurs applaudissant, tout résonne dans ma tête. Même à l'extérieur du chapiteau, le supplice continue, je souffre, je pleure de souffrance, les sifflements accompagnés de douleur se succèdent. Le même scénario se produit lors d'une sortie avec mon mari au cinéma.

Je reprends mon travail en mi-temps thérapeutique en avril 2002. Je travaille dans une société de métallurgie autant vous dire que les bruits des machines : fraiseuses, perceuses, plieuses, etc. n'ont pas arrangé les choses. Bien que travaillant dans un bureau et malgré des bouchons anti-bruits en mousse les sons m'assaillaient, je sursaute fréquemment mais il faut prendre sur soi et être efficace à son poste de travail. Toutes les trois heures je prends des cachets Nuréflex pour enrayer les maux de tête et mes douleurs.

Le 21 juin 2002, soit 8 mois après l'explosion, je reprends mon travail à temps complet mais je retourne voir à nouveau l'ORL afin qu'il me prescrive des embouts anti-bruits sur empreintes. Je lui fais part à nouveau de mes douleurs auditives et des acouphènes qui continuent de persister. Il me prescrit du RIVOTRIL, 20 gouttes le soir. Cela devrait m'aider pour les acouphènes.

Les embouts anti-bruits atténuent un peu mieux les sons mais ce n'est pas vraiment l'idéal. J'évite tous les lieux bruyants : salles de spectacle, cinémas, restaurants bruyants, salles de danse (auparavant je faisais partie d'une association de rock'nd roll), etc. Je n'arrive pas également à reprendre mon entraînement de course à pied, car le fait de courir résonne à l'intérieur des conduits auditifs. C'est difficile à vivre et à accepter. Quant aux gouttes de RIVOTRIL, je ne pense pas que ce soit vraiment efficace pour les acouphènes, mais au moins ça m'aide à enclencher le sommeil !

Voilà ce qu'il en est pour mon problème auditif, et ce n'est qu'un aspect de mes souffrances actuelles car je continue à suivre des soins et à effectuer des examens pour tous mes autres problèmes.

Aussi lorsque je m'entends dire par le corps médical ou bien mon entourage : « mais vous allez bien ! » j'ai envie de hurler. Oh ! bien sûr, j'arrive à me déplacer, je ne suis pas sur une chaise roulante, je suis vivante, à priori et vu de loin, j'ai l'air bien. C'est évident, l'hyperacousie, les acouphènes, mes problèmes de vision et de tendons à la main gauche, le mauvais état des vertèbres, mes migraines, mes pertes d'équilibre, tout cela ne se voit pas. Il n'y a en fait que les personnes qui sont touchées par ces maux qui arrivent à comprendre !

Le plus dur, c'est quand le médecin vous dit qu'il n'y a rien qui pour le moment pourra me soulager l'hyperacousie et qu'en ce qui concerne les acouphènes je finirai par m'y habituer et vivre avec, qu'il me faut l'accepter. Très drôle, n'est-ce pas ? De toutes façons je n'ai pas le choix. ! C'est très facile de dire cela quand on n'est pas atteint.

Ce qui est également difficilement acceptable, c'est que l'ensemble du système économique-politique essaye de minimiser cette catastrophe industrielle et par voie de conséquence l'état de santé des blessés. Les victimes corporelles ne sont pas prises en considération, nous avons été complètement occultés. On a beaucoup parlé des dégâts mobiliers et immobiliers, des « sans fenêtres », des riverains se trouvant dans cette zone, des problèmes des entreprises sinistrées. Bien sûr leurs requêtes sont tout à fait légitimes, mais la catastrophe AZF n'a pas eu que des répercutions matérielles, on a oublié les blessés, ceux qui, à ce moment là, n'avaient pas la force de se manifester, trop occupés à panser leurs blessures et leurs maux. Or les fenêtres pourront être remplacées, les dégâts pourront être remis en état mais toutes les victimes corporelles, elles seront à jamais marquées dans leur corps et mesureront leurs limites. Ce que je déplore dans cette effroyable catastrophe, c'est que les victimes corporelles continent à être négligées et délaissées.

Mais tout va bien, merci Total Fina Elf et Compagnie ! J'en arrive à souhaiter à tout ce « beau monde » la même chose que nous avons vécue et je leur laisse avec plaisir nos souffrances et nos séquelles.

Merci de m'avoir permis de m'exprimer par le biais de votre association.

Excusez-moi pour ce long témoignage, mais il décrit vraiment tout ce que je ressens.



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