Témoignage de Charles, 50 ans
Publié en mars 2001

J'ai 50 ans, je suis docteur-ingénieur et je travaille au Ministère de l'Economie, des Finances et de l'Industrie. Je souffre d'acouphènes depuis l'âge de 13 ans suite à l'explosion d'un pétard. La détonation m'avait endommagé les tympans et des acouphènes étaient apparus immédiatement dans les deux oreilles. J'avais perdu l'audition et c'est au bout de trois jours qu'elle est revenue, entièrement sur l'oreille droite, mais partiellement sur l'oreille gauche (j'ai une perte de 60 à 100 décibels sur les fréquences 3000 à 8000 Hz à gauche). Les acouphènes de fréquence aiguë disparurent presque totalement dans l'oreille droite où ils étaient quasiment imperceptibles tandis qu'ils restèrent présents à gauche.

Jusqu'à l'âge de 27 ans, ils ne me gênèrent pas particulièrement. J'en prenais conscience quelquefois en m'endormant, mais je m'y étais habitué. C'est quelques jours après la soutenance de ma thèse de doctorat que j'ai basculé soudainement dans un enfer sonore. Les acouphènes devinrent insupportables. Je fis une fixation sur mes acouphènes et ils commencèrent à m'obséder en permanence. Je n'arrivais plus à dormir sans l'aide de puissants sédatifs. Ma vie se pourrissait lentement jour après jour. Je ne vivais plus, je survivais. Je rencontrai les plus grands spécialistes ORL de l'époque.

Le coup de grâce me fut porté psychologiquement par un grand Professeur en la matière qui me dit : " Monsieur, je ne peux rien faire pour vous !". Je pensai alors que le seul salut pour sortir de cet enfer était la mort. Le manque de courage et le soutien moral de mon épouse ont changé cette destinée morbide. Je m'accrochai alors à la vie par tous les moyens de l'époque en m'appuyant sur divers traitements thérapeutiques tous aussi inefficaces les uns que les autres. Ce qui m'aidait est que je croyais qu'ils finiraient peut-être par me soulager.

Je basculai ensuite dans une dépression nerveuse juste avant d'être embauché dans une entreprise. Je surmontai l'état moral délabré dans lequel je me trouvais et je ne laissai rien transparaître extérieurement. Il convient de préciser que le désespoir m'avait entraîné dans un état second, décalé par rapport à la réalité de la vie, ressentant une espèce de perte d'acuité sensorielle.

Aujourd'hui, 23 ans après, je suis toujours dans cet état décalé auquel je me suis habitué. Je ne parle que rarement de cet état sensoriel décalé car il laisse sceptique les gens et en particulier les médecins (cela les fait sourire). Je présente des phases d'acceptation cycliques de mes acouphènes. L'oreille droite qui jusque là ne m'avait pas gêné participe maintenant, à intensité réduite, au "festival sonore". J'arrive à vivre à peu près normalement, j'ai bon moral, mais j'évite le bruit chaque fois que cela est possible. Par exemple dans les trains RER, très bruyants en souterrain, je me bouche les oreilles.

Les épisodes de gêne que je m'efforce aujourd'hui à accepter avec beaucoup de philosophie semblent malheureusement avoir augmenté en durée avec l'âge. Durant ces périodes de gêne qui peuvent durer plusieurs mois, les endormissements naturels (sans sédatifs) sont parfois très difficiles mais jamais impossibles. Ainsi, dans cet enfer sonore, j'arrive tout de même à me ménager des moments de joie et de plaisir comme le commun des mortels.



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