Témoignage d'Alix, 33 ans
Mis à jour en mai 2003
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Je suis une des nombreuses personnes souffrant d'hyperacousie douloureuse et d'acouphènes suite à l'explosion de l'usine AZF de Toulouse le 21 septembre 2001.

Je suis enseignante documentaliste au Lycée Professionnel Gallieni à 200 mètres de l'usine. J'étais à mon poste de travail situé face à l'usine ce jour là et par chance les 40 élèves qui étaient dans mon service (centre de documentation et d'information = CDI) venaient de repartir en cours. Il ne restait que trois collègues et moi. J'étais de biais par rapport au blast et j'ai senti d'abord la terre trembler très fort, ce qui m'a fait décoller du sol, puis juste le temps de l'étonnement, du point d'interrogation dans la tête le bruit le plus fort du monde (équivalent à l'explosion de 300 tonnes de TNT) et simultanément le blast qui nous fait voler et nous projette à terre. Nous sortons en nous tenant par la main et en marchant sur les murs. dehors c'est le silence et cet énorme champignon rouge noir orange qui nous envoie des poussières (toxiques ? phosgène ? nous nous disons que de toute façon si c'est du phosgène on mourra dans quelques secondes sans même avoir le temps de le réaliser...). Alors on dirige les élèves et collègues vers la sortie, car plus une fenêtre pour se confiner, un collègue embarque une collègue enceinte de 8 mois vers un hôpital, tout le monde saigne, on me dit que j'ai du verre planté de partout, moi j'ai perdu mes lunettes avec le blast mais je mets 20 minutes avant de le réaliser.

Quand tout le monde autour de notre bâtiment est parti je me rappelle avec effroi que mes deux enfants de 3 et 6 ans sont à leurs écoles respectives, à 5 km de là, mais je le sais à portée de catastrophe majeure. Je rentre à nouveau dans le bâtiment malgré l'interdiction de collègues car je dois récupérer mes lunettes et mes clefs de l'appartement pour pouvoir sauver mes enfants. Ma voiture est foutue, on dirait qu'une météorite lui est tombée dessus, le toit est concave, plus de fenêtres. Je pars à pied et parcours la distance en 20 minutes (merci l'adrénaline), imaginant que mes enfants sont comme moi pissant le sang. Je croise des gens hébétés qui me demandent ce qui c'est passé, tout le monde est dans la rue, on me propose de me soigner, je refuse en mentionnant mes enfants, je croise une école maternelle entière qui fuit ses locaux dévastés et les assistantes maternelles se précipitent au-devant de moi pour me demander de cacher mon visage ensanglanté pour ne pas faire peur aux enfants. J'ai l'impression que le temps s'étire et que je ne vais jamais toucher au but, enfin j'arrive à 50 mètres de l'école maternelle et je vois mon fils de 3 ans qui sort de l'école en donnant la main à un ami et voisin qui a pensé à le prendre en même temps que sa fille, il n'a rien, je le vois, je sens les larmes qui montent et je les ravale car il faut assurer, être forte pour ne pas ajouter à la peur de me voir dans cet état (j'ai un bout de chair qui me pend du nez et du sang des pieds à la tête), je lui souris et lui dit que ce n'est rien, que des petits bobos, il me croit ! je le laisse à cet ami et vais chercher le grand de 6 ans. des parents essaient de m'empêcher de rentrer dans l'école mais je force le passage et je le vois, calme, qui me regarde sans surprise ni peur. C'est lui, après que j'ai aidé au confinement de l'école qui va me donner les premiers soins. Plus tard je découvre en allant chercher le petit que notre appartement est dévasté et que l'on ne peut pas y retourner. Toujours aucune nouvelle de mon mari en déplacement ce jour-là. Ce n'est que vers 18 h qu'il me retrouvera chez mon toubib chez qui j'ai fini par aller car pas moyen d'arrêter le sang de couler.

Depuis ce jour-là j'ai découvert que je ne supporte plus les bruits, surtout les sons graves, ni le brouhaha cela déclenche des douleurs intolérables dans les conduits auditifs, et des névralgies faciales et crâniennes. Mes problèmes psy du début : peur des flashes lumineux, des bruits soudains, se sont estompés ; la peur des vibrations du sol non, mes angoisses de mort pas trop. Personnellement, plus moyen de faire les courses, de passer l'aspirateur, d'aller à un concert, de passer près de travaux, de bus, de camions, de motos et mobylettes sans défaillir sous la douleur de l'agression. Au niveau professionnel j'ai dû mener un combat titanesque contre le conseil régional pour qu'ils me fournissent un "cougnaud" (concurrent d'algéco) car le lycée ne peut resservir il doit être rasé. J'ai passé un mois à trier 25 m3 de documents et à constater tout ce qu'on nous avait volé, j'ai pu ouvrir au public au bout d'un mois et demi et là mes problèmes ont empiré avec la reprise d'une fréquentation normale des élèves et collègues, à tel point que les douleurs devenues intolérables m'ont contraintes à m'arrêter de travailler en juin et en septembre et que j'ai demandé et obtenu un mi-temps thérapeutique. Mais après, quoi ? Retour à la case départ ! Mon moral est très bas car je ne vois pas ce que mon avenir professionnel va être, je voudrais continuer mon métier, mais à horaires aménagés, mais hélas l'éducation nationale ne le permet pas.

Beaucoup de collègues et d'élèves souffrent de traumas auditifs : perte d'audition la plupart du temps. Il y a aussi les cicatrices, un collègue qui n'y voit plus d'un oeil, un élève hémiplégique, et surtout un élève jeune papa qui est mort ce jour-là. Si ça ce n'est pas des traumatismes à prendre en compte de manière spéciale pour l'ensemble des gens concernés alors je me demande bien ce qui peut l'être...

Dernière nouvelles : mon hyperacousie a pourri mon boulot, je ne peux plus exercer mon métier de documentaliste, trop mal. Je suis obligée de demander une reconversion au rectorat : un poste dans un bureau. Heureusement que j'ai plus d'une corde à mon arc ! La décision est rude pour le moral, être obligée de fuir un métier que j'ai choisi et que j'aime, que j'avais envie d'exercer longtemps encore, quelle vacherie ! Ce qui va le plus me manquer c'est le contact avec les élèves, ils sont tellement chouettes, oh bien sûr il y a des moments où ils nous énervent, mais il y a au moins 75 % de moments sympas. Les rigolades avec les collègues aussi ça va me manquer, 5 ans dans le même établissement, forcement on crée des liens...


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